Mgr Dominique Le Tourneau

Le dernier voyage missionnaire de Paul (suite)

Accueil > Articles et conférences > Les Actes des apôtres > Le dernier voyage missionnaire de Paul (suite)

Sur le chemin du retour, Paul, que Luc a rejoint comme l’authentifie le style du récit qui passe au pluriel, « nous » (voir Ac 20, 5), Paul donc s’arrête à Troas où il passe une semaine [1]. Là, « le premier jour de la semaine, comme nous étions assemblés pour la fraction du pain » (Ac 20, 7), Paul s’entretient avec les disciples. C’est dit en passant, mais la remarque lucanienne revêt une grande importance. Il nous a été déjà assuré des tout premiers chrétiens qu’« ils étaient assidus à l’enseignement des apôtres, à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2, 42). La fraction du pain est le nom primitif de l’Eucharistie, de la messe. Au Cénacle, « le Christ prit le pain dans ses mains, le rompit et le donna à ses disciples en disant : « Prenez et mangez-en tous : ceci est mon corps, livré pour vous » (voir Mt 26, 26 ; Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 24). Puis il prit dans ses mains le calice du vin et il leur dit : « Prenez et buvez-en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés » (voir Mc 14, 24 ; Lc 22, 20 ; 1 Co 11, 25) » [2]. « Vous ferez cela en mémoire de moi », rapporte Luc (Lc 22, 19). « Faites ceci en souvenir de moi » (1 Co 11, 25), avait prescrit le Seigneur, selon Paul. C’est bien, nous le constatons avec joie, ce que les apôtres font dès le tout début de la vie ecclésiale. Saint Paul le confirme indirectement quand il écrit aux Corinthiens : « Est-ce que la coupe de bénédiction que nous bénissons n’est pas une communion au sang du Christ ? Est-ce que le pain que nous rompons n’est pas une communion au corps du Christ ? » (1 Co 10, 16).

Les chrétiens se réunissent donc in una sabbatorum, c’est-à-dire le lendemain du sabbat, soit le dimanche, le premier jour de la semaine, le jour du Seigneur. « Le dimanche est le jour de la résurrection, le jour des chrétiens, c’est notre jour », s’exclame saint Jérôme non sans émotion [3]. C’est, nous dit Jean-Paul II, « le jour où l’on évoque le premier jour du monde dans l’adoration et la reconnaissance, et c’est en même temps, dans l’espérance qui fait agir, la préfiguration du « dernier jour », où le Christ viendra dans la gloire (voir Ac 1, 11 ;1 Th 4, 13-17) et qui verra la réalisation de « l’univers nouveau » (voir Ap 21, 5) » [4]. La dénomination de « jour du Seigneur » est ancrée très tôt dans la pratique, puisque saint Jean dit de lui-même qu’il est entré en extase in Dominica die, le jour du Seigneur (Ap 1, 10). Le dimanche se présente à nous comme « le jour de la foi », non seulement en référence à l’apôtre Thomas qui a fini par se rendre à l’évidence et croire le dimanche après la résurrection du Seigneur, mais aussi parce que la liturgie eucharistique prévoit la récitation ou le chant de la profession de foi ou Credo. « Le « Credo » […] souligne le caractère baptismal et pascal du dimanche, en en faisant le jour où, à un titre spécial, le baptisé renouvelle son adhésion au Christ et à son Évangile dans une conscience ravivée des promesses baptismales. [5] » Et où, mystère insondable de l’Amour, comme Dieu le fit comprendre à saint Augustin : « Je suis la nourriture des grands. Grandis et tu me mangeras ; mais tu ne me transformeras pas en toi, sinon que tu te transformeras en moi. [6] »

De nos jours, une catéchèse sur le dimanche s’impose comme une nécessité inéluctable. La doctrine est claire, mais les idées ne le sont pas autant. Le Catéchisme de l’Église catholique nous dit que « l’Eucharistie du dimanche fonde et sanctionne toute la pratique chrétienne. C’est pourquoi les fidèles sont obligés de participer à l’Eucharistie les jours de précepte, à moins d’en être excusés pour une raison sérieuse (par exemple la maladie, le soin des nourrissons) ou dispensés par leur pasteur propre. Ceux qui délibérément manquent à cette obligation commettent un péché grave » [7]. La sanctification du dimanche suppose donc de participer à l’Eucharistie du Seigneur. Mais elle implique aussi de s’abstenir « des activités qui empêchent de rendre le culte à Dieu, qui troublent la joie propre au jour du Seigneur et la nécessaire détente de l’esprit et du corps. Peuvent être accomplies ce jour-là les activités liées aux nécessités familiales ou aux services de grande utilité sociale, à condition qu’elles ne constituent pas des habitudes préjudiciables à la sanctification du dimanche, ni à la vie de famille ou à la santé » [8], ce que l’on appelait autrefois les « œuvres serviles », dans lesquelles le corps a un rôle plus important que l’esprit, nomenclature qui « comprenait aussi bien les œuvres serviles proprement dites (labours, constructions, couture, etc.) que les activités judiciaires, les ventes publiques, foires et autres marchés » non autorisées par un indult particulier ou par des coutumes légitimes [9].

Le pape Benoît XVI est revenu sur l’importance du dimanche dans la vie chrétienne dès le début de son pontificat. Lors de la messe de clôture du congrès eucharistique national italien à Bari, le 29 mai 2005, il déclarait : « Nous devons redécouvrir avec fierté le privilège de participer à l’Eucharistie, qui est le sacrement du monde renouvelé. La résurrection du Christ eut lieu le premier jour de la semaine, qui, dans l’Ecriture, était le jour de la création du monde. C’est précisément pour cette raison que le dimanche était considéré par la communauté chrétienne primitive comme le jour où un monde nouveau a commencé, celui où, grâce à la victoire du Christ sur la mort, la nouvelle création a commencé. En se rassemblant autour de la table eucharistique, la communauté se formait progressivement comme le nouveau peuple de Dieu. Saint Ignace d’Antioche définissait les chrétiens comme « ceux qui sont parvenus à la nouvelle espérance », et il les présentait comme des personnes «  vivantes selon le dimanche » (iuxta dominicam viventes). Dans cette perspective, l’Evêque d’Antioche se demandait : « Comment pourrions-nous vivre sans lui, que les prophètes aussi ont attendu ? » [10]

Puis Benoît XVI citait le témoignage émouvant des martyrs d’Abitène : l’affirmation que « sans le dimanche nous ne pouvons pas vivre — nous ramène à l’an 304, lorsque l’empereur Dioclétien interdit aux chrétiens, sous peine de mort, de posséder les Écritures, de se réunir le dimanche pour célébrer l’Eucharistie et de construire des lieux pour leurs assemblées. À Abitène, une petite ville situé dans l’actuelle Tunisie, 49 chrétiens furent surpris un dimanche alors que, réunis dans la maison d’Octave Félix, ils célébraient l’Eucharistie, bravant ainsi les interdictions impériales. Arrêtés, ils furent conduits à Carthage pour être interrogés par le Proconsul Anulinus. La réponse, parmi d’autres, qu’un certain Eméritus donna au Proconsul qui lui demandait pourquoi ils avaient transgressé l’ordre sévère de l’empereur, est significative. Il répondit : Sine dominico non possumus, sans nous réunir en assemblée le dimanche pour célébrer l’Eucharistie, nous ne pouvons pas vivre. Les forces nous manqueraient pour affronter les difficultés quotidiennes et ne pas succomber. Après d’atroces tortures, ces 49 martyrs d’Abitène furent mis à mort. Ils confirmèrent ainsi leur foi, à travers l’effusion de leur sang. Ils moururent, mais ils vainquirent : nous les rappelons à présent dans la gloire du Christ ressuscité. »

Nous pouvons relever aussi la richesse de la célébration dominicale à la simple énumération de la qualité du dimanche à laquelle Jean-Paul II a procédé dans sa lettre apostolique sur Le Jour du Seigneur : c’est le jour du Seigneur ressuscité, le jour de la nouvelle création, le jour du Christ-lumière, le jour du don de l’Esprit, le jour de la foi, un jour auquel on ne peut renoncer, le jour de l’Église, le jour de l’espérance, un jour de joie, de repos et de solidarité [11].

[1Sur l’authenticité de l’intervention de Luc, voir P. Rolland, La mode « pseudo » en exégèse. Le triomphe du modernisme depuis vingt ans, Paris, 2002, p. 209-21

[2Jean-Paul II, enc. Ecclesia de Eucharistia, 17 avril 2003, n° 2

[3aint Jérôme, in die Dominica Paschæ 2, 52

[4Jean-Paul II, lettre ap. Dies Domini, 31 mai 1998, n° 1

[5Jean-Paul II, lettre ap. Dies Domini, 31 mai 1998, n° 29

[6Saint Augustin, Confessions 7, 10

[7Catéchisme de l’Église catholique, n° 2181

[8Compendium du Catéchisme de l’Église catholique, n° 45

[9D. Le Tourneau, Les mots du christianisme…, o.c., p. 438

[10Saint Ignace d’Antioche, Ep. ad Magnesios, 9, 1-2

[11Voir Jean-Paul II, lettre ap. Dies Domini, nos 19, 24-25, 27, 28, 29, 30, 35-36, 38, 55-58, 64-68, 69-73

Dans la même rubrique