Mgr Dominique Le Tourneau

L’annonce de l’Évangile aux païens (suite)

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Arrivé chez Corneille, Pierre est invité à prendre la parole par Corneille en ces termes : « Maintenant nous sommes tous réunis devant Dieu, ou en présence de Dieu, pour entendre tout ce que Dieu t’a commandé de nous dire » (Ac 10, 33). Voilà la bonne attitude à avoir pour écouter ce que Dieu veut nous dire : nous mettre en sa présence, nous mettre à l’écoute de Dieu, ce qui est le propre de la prière.

Pierre commence par dire : « En vérité, je reconnais que Dieu ne fait point acception de personnes, mais qu’en toute nation celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable » (Ac 10, 34-35). C’est la grande découverte qu’il vient de faire sous l’inspiration divine avec la vision lui demandant de manger des animaux impurs. Nous pouvons en tirer un enseignement pour notre vie quotidienne : ne pas faire acception de personnes… Ce n’est guère facile, il faut bien le reconnaître. Rappelons-nous le principe que Dieu inculque au prophète Samuel à l’heure de choisir un roi pour Israël : « Ce n’est pas comme l’homme voit que Dieu voit ; l’homme voit le visage, mais Dieu voit le cœur » (1 S 16, 7). C’est bien vrai. La sagesse populaire nous dit qu’il ne faut pas juger les gens sur la mine.

Nous demandons dans le « Notre Père » : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Demande assez terrible, car elle engage notre avenir. Pardonner est d’autant plus difficile que nous estimons avoir été lésé ou maltraité par quelqu’un. Je ne me réfère pas à ce que notre imagination peut inventer, mais à des situations réelles d’offense, de calomnie, à des coups bas dont nous pouvons avoir été victime. Quelle est l’attitude chrétienne à avoir ? Saint Jean Chrysostome nous la présente avec sagesse : « Un tel a dit du mal de vous ? Dites : s’il savait tout, il ne se serait pas borné à cela. [1] » En effet, les autres ne voient que l’extérieur. Ils ignorent nos intentions et bien des choses restent, heureusement, cachées à leurs yeux. Donc, s’ils nous connaissaient vraiment, que ne pourraient-ils pas dire de nous ! Cette pensée doit nous amener à l’humilité et à la compréhension, à la charité authentique qui se traduit par le pardon des offenses et aussi la joie de souffrir un peu avec le Christ et pour le Christ. « Bienheureux serez-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera et qu’on vous calomniera de toute manière à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux » (Mt 5, 11-12).

En outre, quand quelqu’un nous fait du tort, ce n’est pas nous qui sommes à plaindre, mais lui, car il fait du mal à son âme. Et c’est ce mal-là que nous devons prendre en considération avant le dommage que nous avons pu subir. « Quand vous frapperiez votre serviteur ; quand vous déchireriez sa tunique, c’est encore vous qui souffririez le plus : il ne souffre que dans son corps ou dans son vêtement, et vous, vous souffrez dans votre âme » [2], dit saint Jean Bouche d’Or.

Lorsque Pierre et « quelques-uns des frères de Joppé » (Ac 10, 23) arrivent à Césarée, ils trouvent Corneille qui les attendait et « avait invité ses parents et ses amis intimes » (Ac 10, 24). Nous avons là un exemple éclairant et d’autant plus frappant qu’il provient d’un païen. C’est la soif de connaissance de la vérité qui existe indéniablement aussi chez nos contemporains, même s’ils ne l’expriment pas clairement. Mais l’homme a nécessairement soif de Dieu. Un des aspects de l’amour du prochain, dont Benoît XVI nous parle dans son encyclique Deus caritas est, consiste à mettre nos amis en relation avec Dieu. « L’amour du prochain, enraciné dans l’amour de Dieu, est avant tout une tâche pour chaque fidèle. [3] » Nous retrouvons ici la nécessité de la prière, car c’est dans la mesure où nous fréquentons personnellement Dieu, où nous le connaissons que nous pouvons aimer notre prochain et vouloir son bien premier qui est le bien spirituel. Le saint-père souligne deux dangers opposés : « Si le contact avec Dieu me fait entièrement défaut dans ma vie, je ne peux jamais voir en l’autre que l’autre, et je ne réussis pas à connaître en lui l’image divine. Si par contre dans ma vie je néglige complètement l’attention à l’autre, désirant seulement être « pieux » et accomplir mes « devoirs religieux », alors même ma relation à Dieu se dessèche. [4] » L’un et l’autre aspects sont nécessaires et se commandent. Aimer autrui « ne peut se réaliser qu’à partir de la rencontre intime avec Dieu » [5].

Pierre déclare être témoin de tout ce que Jésus « a fait dans les campagnes de la Judée à Jérusalem », comment « ils l’ont fait mourir en le pendant au bois. Mais Dieu l’a ressuscité le troisième jour et lui a donné de se montrer, non à tout le peuple, mais aux témoins choisis d’avance par Dieu, à nous qui avons mangé et bu avec lui, après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10, 41). Il est toujours émouvant d’entendre ce témoignage, auquel fait écho celui de saint Jean : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nous avons touché de nos mains […], ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons à vous aussi, afin que vous soyez, vous aussi, en communion avec nous ; et nous sommes, nous, en communion avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ » (1 Jn 1, 1.3). C’est sublime. C’est le cœur de notre foi. C’est l’intimité avec le Christ qu’il nous est permis d’atteindre en recevant le corps précieux de notre Seigneur dans l’Eucharistie. Ave verum, « Honneur à vous, Corps véritable né de la Vierge Marie. Vous qui avez vraiment souffert, en croix immolé pour l’homme. Votre côté fut transpercé, laissant couler eau et sang. Soyez pour nous un avant-goût du ciel, lorsque nous mourrons. Ô Jésus très doux ! Ô Jésus très bon ! Ô Jésus, le Fils de Marie. [6] »

Dans son discours apologétique Pierre ajoute que Jésus « nous a commandé de prêcher au peuple et d’attester que c’est lui que Dieu a établi juge des vivants et des morts » (Ac 10, 42). En effet, par sa Croix Jésus a « acquis » le « plein droit de juger définitivement les œuvres et les cœurs des hommes », car il « est Seigneur de la vie éternelle » [7], dit le Catéchisme de l’Église catholique. Le Père a remis « le jugement tout entier au Fils » (Jn 5, 22). Mais, comme le Christ en personne l’a souligné, le Fils de l’homme n’est pas venu pour juger mais pour sauver (voir Jn 13, 17) et pour donner la vie qui est en lui et qu’il tient du Père (voir Jn 5, 26). L’apparente contradiction entre les deux affirmations se résout en pensant que, selon le même Catéchisme, « c’est par le refus de la grâce en cette vie que chacun se juge déjà lui-même (voir Jn 3, 18), reçoit selon ses œuvres (voir 1 Co 3, 12-15) et peut même se damner pour l’éternité en refusant l’Esprit d’amour » [8]. Car il est écrit : « Qui aura parlé en mal de l’Esprit Saint, il ne lui sera pas pardonné ni dans ce monde-ci ni dans le monde à venir » (Mt 12, 32).

[1Saint Jean Chrysostome, Ibid. 14, 4

[2Saint Jean Chrysostome, Ibid. 15, 5

[3Benoît XVI, enc. Deus caritas est, 25 décembre 2005, n° 20

[4Benoît XVI, Ibid., n° 18

[5Benoît XVI, Ibid.

[6Chant Ave verum, attribué à Innocent VI

[7Catéchisme de l’Église catholique, n° 679

[8Ibid.

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